Sezny Peron

 

Ses noires plaques d’immensité

 

 

Le noir est son territoire habité, et même les lumières qui frappent l’ardoise, sa matière vive, sont opaques. “Partir du noir, sortir du trou, et taper dans la matière“. Sezny Peron trouble à l’infini le cadre rigoureux d’une forme primitive initiale. Il travaillait naguère, en taille directe, le bois que sculptait son père ébéniste. Des statuettes en ronde bosse. Puis l’abstraction s’est approchée. On pourrait deviner les influences lointaines d’un Marfaing ou d’un Soulages. Et l’ardoise est venue, née d’anciennes carrières des Montagnes Noires de Bretagne… “Certaines ardoises ont vécu, et viennent de toits d’hommes, après contact du vent, de la pluie et du gel“. Matière et mémoire humaine s’étreignent à vif dans ces œuvres tranchées au scalpel. Art d’élan, de lignes, et d’ouverture, avec des structures linéaires parfois implacables, parfois fragiles, “qui vacillent et qui vibrent“. Sezny Peron part d’une structure initiale apparemment simple, ou plutôt simplifiée, pour ensuite la perturber subtilement, sans jamais la bouleverser. Le chaos n’est pas son fort, et chez lui, la création dit et respecte l’énigme de la création…

Dans cette œuvre intemporelle et silencieuse, surgissent “des pierres qui défient le temps“. On voit donc des cicatrices d’univers, riches de flux, de souffles et de courants, et des miroirs absorbants, ou même aveugles, d’intime humanité. Sezny Peron crée de pures et sombres vagues d’étendues marquées de plis sensuels, voire de fentes sexuelles. L’espace fendu s’exprime en millénaires faillés qui fouilleraient la puissance infinie des ténèbres. Lyrisme cependant retenu, et toujours pudique, parfois joliment hermétique. Sensibilité pierreuse et secrète, traversée de trouées.

Le vocabulaire plastique de Sezny Peron est étonnant de sobriété, de décantation formelle, et de dépouillement mental. Fulgurante austérité. Langage de nudité.

 

Mandalas cosmiques

 

Chaque œuvre est une traque d’immensité. Un enserrement de forces obscures et primales. Un étau de formidables énergies reliées entre elles par des passerelles de dure matière aux formes ciselées et finement définies. Mandalas cosmiques.

Chaque œuvre est une secousse d’étendue. Avec des pans d’espace en bascule qui se répondent à la façon d’un son primordial qui n’aurait pas de fin et dont les vibrations traverseraient tout l’univers. Chaque œuvre donne ainsi l’apparence d’un fabuleux mouvement arrêté.

Cette peinture-sculpture (ou si l’on veut cette sculpture-peinture, tant les écarts attendus, ici, sont réduits) semble naître d’un prodigieux enfouissement d’âme, et dans le même temps contradictoire, on croit percevoir la libération d’intérieures tensions exorcisées. Registre ambigu et ambivalent : un mouvement dehors-dedans s’impose, aux connotations charnelles à la fois évidentes et distancées.

Il faut revenir sur l’absolue présence du noir d’ardoise chez Sezny Peron. Noires lumières prennent le monde par le dedans, intériorisent toute chose, et toute sensibilité. Seraient la source cachée de toutes les origines. La nuit toujours recommencée. Des signes obscurs et verticaux créent un autre espace où se déploient tous les non-dits de nos vies secrètes. Sezny Peron fait respirer royalement le vide et la non-lumière. Il n’y a pas d’ombre dans cette obsédante pureté minérale. Inouï dénuement chromatique.

Art immaculé.

Christian Noorbergen